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Wednesday, April 23, 2014

Ce que "partager" veut dire

Publié dans la revue www.cuberevue.com
Partager, verbe transitif : diviser en parts, en lots, en portions… A l’ère despetabytes, le volume d’information qu’on partage, qu’on divise en portions et qu’on recompose de l’autre coté du monde est devenu infini. L’invention de l’Internet dépend de cette nouvelle possibilité de partage : diviser en parts, en petit « paquets » une information, lancer les paquets dans toutes les directions possibles et leur laisser choisir le chemin le plus rapide pour arriver à destination. Un morceau d’information de mon ordinateur au votre peut avoir traversé la mer jaune, rebondi à l’île de Pâques, avant de se recomposer devant vos yeux dans un foyer français.

Le partage implique aussi l’idée de décomposition, de séparation en morceaux et c’est ainsi que dans notre vie de nouveaux partageurs d’information, nous nous sentons parfois décomposés, réduits en morceaux. Notre intelligence, qui était si bien localisée dans notre cerveau au point de pouvoir la sentir en action lorsqu’on pensait intensément, est maintenant étalée sur la toile, réduite en petits morceaux qui nous traversent sans nous appartenir. Notre image sociale est elle-même éparpillée dans les milliers d’inscriptions de nous-mêmes que nous avons laissé sur la toile.
Au début des années soixante-dix, le premier réseau décentralisé, Arpanet, fut créé. Il permettait de transmettre un message en diffusant ses plus grandes parties par le réseau et ensuite, en le reconstruisant à l’autre bout. Au milieu des années soixante-dix, la première application importante au réseau fut créée, le mail. Ce qui a fait de ce réseau un outil aussi puissant était sa forme de croissance décentralisée : Internet est un réseau de réseaux qui utilise les connexions préexistantes – comme les réseaux téléphoniques – pour faire communiquer des ordinateurs suivant un certain nombre de protocoles (des choses comme IP/TCP) qui ne sont la propriété de personne : chaque nouvel usager peut se connecter au réseau en utilisant ces protocoles. Chaque invention d’une application, d’un système de courrier, d’un système de transfert de vidéo, d’un système téléphonique digital, peut utiliser les mêmes protocoles. Les protocoles de l’Internet sont « communs » et ce fut ce partage initial qui créa la puissance d’Internet. Sans le choix politique de partager les protocoles en les gardant ouverts, le net n’aurait pas crû d’une manière décentralisée et les pratiques de connaissance en collaboration, le partage social d’intelligence qu’on connaît aujourd’hui, n’auraient pas été possibles.

Le World Wide Web, qui est une invention bien plus récente, a conservé la même philosophie de protocoles ouverts compatibles avec l’Internet (comme http – hypertext transfer protocol – ou HTML – hypertext markup language). Pouvez-vous imaginer un Web dans lequel il faut payer pour accéder au protocole http ? Le Web est un service qui opère au moyen de l’Internet, un ensemble de protocoles et de conventions qui permet à des « pages » (c’est-à-dire un format particulier d’information qui facilite l’écriture et la lecture de contenus) d’être facilement reliées les unes aux autres, par la technique de l’hypertexte. Le Web est une illustration de la manière dont une application d’Internet peut fleurir grâce à la libre disponibilité des protocoles.
La technique ne suffit pas à partager : le partage initial dépend de la vision de la société qu’on a, de la politique que chaque société choisit. Les sociétés pré-modernes étaient coopératives car sans la coopération, elles n’auraient pas pu survivre. Le langage, réseau ancestral de communication, est le signe biologique de ce besoin de coopération initiale. Seulement, dans un monde politique où l’on donne de la valeur au partage et à la coopération, les technologies peuvent nous transformer et nous faire bénéficier l’un de l’autre.
Gloria Origgi

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